Carnet de vie

  • Mon enfant, as-tu vu le monde ?

    Mon enfant, as-tu vu le monde ? As-tu pris un billet sans retour Pour le prochain vol vers nowhere land ; As-tu respiré le parfum enivrant De la datura ; As tu pu te tromper mille fois de ruelle À Chefchaouen ; As-tu pu te perdre au coeur De l’immensité de la tundra ; As-tu emprunté les sentiers Éphémères du Matanuska ; As-tu pu te mesurer à la grandeur Des vagues scélérates ; As-tu troqué tes valise pleines Contre un océan de souvenirs ; As-tu pu te rendre compte de ta petitesse Isolé au milieu du salar d’Uyuni ; As-tu réussi à oublier et retrouver Le chemin te ramenant à toi ? Mon enfant, as-tu habité le monde ?
  • J’ai touché le fond

    Il me semble que je tombe depuis une éternité.

    La nuit touche à sa fin. L’orbe obscur s’efface, comme drapé par les lumières de ce jour naissant.
    C’est alors que j’ai plongé dans l’eau glaciale. La descente est lente, je glisse ; et mes sens tour à tour se taisent face aux hurlements.
    Puis un son sourd se fait entendre. Je sens l’onde transperçant mes organes à vif pour aller mourir au creux de mes cellules.
    Je suis désormais à nu. Délesté de mon corps terrestre, je me laisse envahir par des particules de limbes.
    Je ne sombre plus. J’ai touché le fond. Noir.

    Au loin, je perçois un artefact, comme une persistance rétinienne. Est-ce une invitation ?

  • Train de vie

    Le soleil caresse délicatement l’horizon.

    Sa lumière est aveuglante et envahit la cabine entière.
    Seul assis côté fenêtre, le front collé à la vitre, je ferme les yeux.
    Des vagues écarlates traversent mes paupières.
    Elles me procurent cette sensation de brume aux teintes orangées.
    Je devine les arbres qui se dessinent en ombres chinoises.
    Ces paysages, ces territoires, je ne les reverrai plus
    Après tout, je n’avais jamais pris le temps de les regarder.
    Alors je reste les yeux fermés,
    Enveloppé par la chaleur réconfortante de cette brume aux teintes orangées.

    Aujourd’hui, mon train arrive en gare.

    Enfin ce n’est pas vraiment une gare.

    On n’y trouve pas de panneau d’affichage.
    On ne sait rien des heures d’arrivée.
    On ne sait rien des heures de départ.

    Ce n’est pas vraiment une gare.

    Mais des passagers attendent.
    Certains ne s’encombrent pas de bagages et feront leur premier voyage ;
    D’autres attendent une correspondance, avec quelques valises à leurs pieds.

    Ce n’est pas vraiment une gare.

    Mais des trains s’arrêtent et repartent tous les jours.
    Il y a ceux qu’on espère et qui ne viendront jamais.
    Et il y a ceux qu’on n’attendait pas.

    Je suis dans le dernier wagon.
    Seul assis côté fenêtre, je repense au jour où je suis monté dans ce train.
    Ce jour appartient à un autre été. Un été qui appartient à un autre siècle.
    C’était un temps où l’on s’échangeait une autre monnaie.
    Le maillot à coq n’était pas étoilé.
    Les gens s’appelaient sur des téléphones qui n’étaient pas mobiles.
    Les gens se donnaient des rendez-vous, et ils y allaient.

    Nous nous étions donné rendez-vous.

    Aujourd’hui, mon train est arrivé en gare.
    Je descend. Les bagages sont lourds, la gourde est vide.

    Et maintenant ?

    Il est temps de changer de train ; de vie.